le droit à la ville

1968-2018 : cinq décennies nous séparent de la première publication du Droit à la ville du philosophe et sociologue Henri Lefebvre. Cinquante ans qui auront été le signe non pas de l’obsolescence d’une pensée pourtant profondément ancrée dans les enjeux de son temps, mais bien plutôt d’un devenir-central d’une question qui est plus que jamais la nôtre. Bien que trop peu célébrée et étudiée en France, la pensée de Lefebvre a été remise au cœur de la pensée contemporaine par sa (re)découverte dans le monde anglo-saxon avec des auteurs aussi importants que David Harvey, Edward Soja, Neil Smith ou encore Don Mitchell. Depuis les années 90, Lefebvre ne cesse d’être une référence incontournable dans les urban studies, allant jusqu’à initier ce que d’aucuns qualifient de véritable « tournant spatial » de la pensée contemporaine. De la même manière, de nombreuses institutions ont adopté des dispositifs juridiques inspirés de l’idée de droit à la ville : création d’un groupe de travail aux Nations Unies, Charte de Montréal, programme d’Aberdeen, « Statut de la Ville » au Brésil, Déclaration Européenne sur le Droit à la Ville du Conseil de l’Europe…Le concept de droit à la ville est ainsi redevenu central non seulement dans la théorie de la ville et dans le droit, mais également dans la pratique des mouvements urbains. La nécessité qu’il y a à repenser une forme d’appropriation de la ville par ceux qui la vivent et la font a été récemment très clairement mise en évidence par le phénomène mondial du « mouvement des places ». De telles tendances de fond ont été amenées à la visibilité par les manifestants de la place Taksim à Istanbul, ceux de la place Tahrir du Caire, de Madison dans le Wisconsin ainsi que par Occupy Wall Street, par les revendications émanant de la Puerta del Sol de Madrid et de la Plaça Catalunya de Barcelone ou encore de la place Syntagma d’Athènes et de la Place de la République à Paris. Or, et cela est souvent plus méconnu, la ville de Strasbourg a occupé une place centrale dans cette histoire au long cours du concept de « droit à la ville ». Enseignant à l’Institut de Sociologie de 1961 à 1966 (soit un an avant la rédaction du Droit à la ville), le passage du « rural à l’urbain » dans la pensée de Lefebvre correspond presque exactement à sa période strasbourgeoise. C’est donc à Strasbourg que quelque chose de la sociologie urbaine s’est inventé et écrit ; l’histoire du droit à la ville est en partie une aventure strasbourgeoise, la ville ayant servie à la fois de carrefour et de laboratoire de la pensée lefebvrienne. C’est pourquoi il est grand temps de revenir sur cet héritage et sa destinée dans la pensée contemporaine à partir de son lieu d’origine, tout autant que de procéder à une réévaluation de l’œuvre d’Henri Lefebvre.

L’objectif qui est le nôtre est donc de repenser le droit à la ville à partir de Lefebvre, ce qui signifie d’un même geste : repartir de la pensée lefebvrienne, mais également en partir ou s’en départir afin d’examiner les mutations contemporaines et les perspectives critiques mises en jeu par le concept de droit à la ville. Car, en effet, il y a là comme une forme d’urgence. La « crise de la ville » annoncée par Henri Lefebvre dès 1968, crise tant théorique que pratique d’ailleurs, semble perdurer de nos jours encore. L’héritage sur lequel une pensée contemporaine de la ville semble pouvoir s’appuyer apparaît comme bien peu adapté pour apporter des solutions concrètes et déterminées aux problèmes de la ville d’aujourd’hui. Il n’est que de consulter les grands ouvrages de la pensée urbaine pour constater que, entre hier et aujourd’hui – et bien que sous des modalités à de nombreux égards très différentes –, l’organisation matérielle des villes et le jeu des intérêts dont celle-ci est la matérialisation, sont toujours autant source de malheur pour une grande partie de ses habitants (et source d’épanouissement pour une minorité). Cela semble d’autant plus vrai que les architectes majeurs du monde contemporain (les « starchitectes » ou « archistars » comme il est de coutume de les appeler) ont totalement délaissé, si ce n’est pas complètement en paroles, du moins dans les actes, toute prétention à un renouvellement de l’architecture du quotidien dans la ville, cela au profit de la conception de bâtiments spectaculaires liés à la commande publique ou privée (pour caricaturer : des musées d’art contemporain, des tours à Dubaï ou des boutiques pour Prada).

Le devenir de la ville et les tendances contemporaines d’une réalité urbaine en pleine croissance ont de quoi inquiéter non seulement ceux qui pensent encore la ville sur le modèle de la cité grecque ou médiévale, mais également tout observateur un tant soit peu lucide. Considérés aussi bien à l’échelle de l’agglomération qu’à l’échelle mondiale, de nombreux développements urbains semblent bien aller dans le sens d’une dangereuse « pathologisation » sociale de l’espace dans sa dimension communautaire et partagée. Pensons pêle-mêle à : la constitution du monde urbain comme « bidonville global » dans une bonne partie du monde et le devenir-campement d’une portion croissante de l’espace urbain face aux problématiques des migrations, le développement des gated communities et autres « ghettos du gotha » climatisés et sécurisés et la relégation des populations exclues dans des espaces de plus en plus à l’écart, ce que l’on pourrait appeler une forme de « dubaïsation » des grandes mégalopoles qui pensent leur identité comme valeur d’échange, la « dysneylandisation » et la muséification des villes et notamment de certaines villes européennes (Bruges, Dubrovnic, etc.), la « gentrification » des centres-villes et l’expulsion des populations historiques de leurs habitations populaires, le shopping et le tourisme comme mode de rapport principal à l’espace urbain, la raréfaction des programmes d’espaces verts et d’espaces libres pour les rencontres non productives, l’absence de toute planification en termes d’habitat social dans de grandes parties du monde, le « manque » de logements, etc. Tous ces phénomènes de fond qui affectent le devenir de nos villes vont bien dans le sens d’une distension du social et d’une privatisation de l’espace au service d’intérêts avant tout spéculatifs et marchands.

Pourtant, aujourd’hui encore, la ville semble cacher en son sein des possibilités de liberté qui lui sont depuis toujours associées. Que ce soit comme espace de rencontres et de confrontation à l’altérité, comme espace d’émancipation à l’égard des catégorisations trop rigides et comme lieu de l’affirmation et de la création identitaire de soi, la ville semble toujours représenter aux yeux de l’individu une chance de libération et une aventure à tenter. À la fois réalité matérielle et économique et espace irréductiblement imaginaire et fantasmatique, la ville est encore aujourd’hui à bien des égards cette « patrie artificielle » des hommes dont parlait le grand architecte italien Aldo Rossi, ce lieu d’affranchissement de la naturalité du lieu et de ses assignations identitaires. Avec Lefebvre, on ne peut se départir de cette conviction qu’au milieu des ruines de la ville, luisent des étincelles d’urbanité permettant d’imaginer la possibilité d’une autre manière de vivre la ville, portée par le désir de groupes sociaux ne pouvant se satisfaire de l’espace qui leur est proposé. Mais comment penser le droit à la ville aujourd’hui ? Celui-ci est-il condamné à ne rester qu’« un cri et une exigence » ? Quelles formes pourraient prendre un urbanisme et une architecture du droit à la ville ? En quoi cela nous enjoint-il à repenser et à requalifier le rapport de l’homme à la spatialité et à la dimension intrinsèque de l’« habiter » ? Comment se réapproprier un espace devenu de part en part tramé ou tissé d’inhabitable pour y réinscrire de manière durable du commun, de la socialité, de l’improductif, de l’urbanité ?